ÉCRIRE OU NE PAS ÉCRIRE ? TELLE EST LA QUESTION

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Souleymane Bah

Me taire. Ne plus rien dire. Parce que j’ai le sentiment d’avoir assez parlé, d’avoir trop râlé. Parce que j’ai le sentiment de me répéter. Et je ne vois pas les choses avancer. Parler pour parler. Écrire parce que l’écriture est le seul refuge qui m’est donné. Écrire parce que l’écriture est notre seul espace de complicité. Notre unique place pour rêver. Parce que la réalité a décidé de nous torturer. Rêver. C’est tout ce qui nous reste devant tant de douleurs qui n’ont cessé de se multiplier. Me taire. Ne plus broncher. Parce que la même question n’arrête pas de me hanter : A quoi ça sert d’imaginer un monde qui ne verra jamais le monde ? Réinventer la création de Dieu entre des lignes cabossées, à travers des lettres écorchées. Si le rêve pouvait nous changer, le destin de Sassine ne se serait pas écourté. Si les utopies pouvaient nous éclairer, Monénembo n’aurait pas été gaspillé. Si… Si seulement j’avais pu dessiner des lettres moins tourmentées ! Si seulement j’avais pu être un Guinéen aux yeux bandés, pour ne pas voir cette terre asphyxiée ! Les mêmes mots que le quotidien ne cesse de m’inoculer. Les mêmes chimères mille et une fois sur ces ondes et ces pages rediffusées. Les mêmes illusions chantées pour des lendemains désenchantés. La même révolte clamée pour une récolte si déprimée. Alors j’ai voulu ces dernières semaines ne plus grogner. Un devoir de silence que je me suis imposé. Pour espérer que les muses me nourrissent d’autres vocabulaires moins détraqués. Un silence qui a nourri vos interrogations désolées et votre envie de m’entendre à nouveau dénoncer. Finalement, ce pacte entre nous est scellé. Vaille que vaille je dois l’honorer. Tous les jours vous l’attendez. Dans mes chroniques indisciplinées, vous trouvez semble-t-il le réconfort que nos gouvernants ne peuvent donner. C’est votre drogue à laquelle vous vous shootez pour oublier la crasse dans laquelle vous barbotez. Vous avez besoin de votre dose de la journée, pour tenir pendant vos nuits agitées.

Alors que vous ne l’avez jamais demandé, je me suis engagé sur ce chemin agité, croyant bêtement que cette révolte allait nous libérer. Quelle stupidité ! Parce que la force est clairement du côté de ceux que je ne cesse d’attaquer. Certains pensent que je devrais la fermer. Que des soucis je m’en suis assez causés. Que je l’ouvre trop et partout sur tous les sujets. Que certains de ces sujets je devrais les éviter. Qu’à cette allure mon exil n’est pas prêt de se terminer. Que quand mon dos ils s’échinent à frotter, que mon ventre je devrais être capable de le lécher. Que je devrais les aider à m’aider. Parce que tout ce que je raconte sera retenu contre ma gueule non excisée. Temps mort donc dans le silence de ma caboche écartelée. Entre l’envie de rentrer et la conscience de se rebeller, que dois-je préférer ? Pourquoi les deux ne peuvent-ils pas cohabiter ? Pourquoi faut-il choisir entre vénérer et adorer ? La synonymie n’est-elle pas dans l’ordre des choses aussi en Guinée ? Comment faut-il décider entre vivre dans la tranquillité de la résignation approuvée et survivre dans le chaos de l’insoumission éprouvée ? J’ai beau peser et soupeser, jauger et juger, je ne sais quoi favoriser.

Parce que je suis un insoumis qui veut vivre en toute tranquillité. Mais je sais qu’elle n’existe pas cette possibilité. Surtout pas par les temps qui courent dans nos contrées. Ici, c’est ou nous sommes un tranquille résigné ou un insoumis traqué. Là est toute la vérité de la réalité de notre belle Guinée. Ou vous êtes un égoïste qui se suffit de ses deniers ou vous êtes un pauvre type qui noie sa révolte dans des rêves épuisés. Je ne sais pas où vous vous situez. Moi j’ai la certitude que je suis du côté de ces aigris et tarés, qui ne sauront jamais comment les grosses liasses peuvent être thésaurisées. Ainsi je ne sais que gueuler. Parce que mes gueulantes nous donnent l’impression d’exister, dans un monde qui nous pisse dessus en ricanant de nos aigreurs désespérés. Ainsi je dois écrire mes imbécilités. Parce que c’est ma seule voie d’exister. La seule manière de dire que je ne suis pas prêt d’abdiquer. L’unique façon de tenir tête à ceux qui ont voulu me souiller. Là se trouve ma personnalité qu’ils ont tant envie d’écraser. Et vous, vous lirez. Vous lirez parce que mes tranchantes tranchées sont la perfusion qui donne du sens aux sacrifices qu’on vous a volés, aux offrandes que vous n’avez pas approuvées.

http://guineedecalee.com/independance-klepto-surbeance/

Écrire depuis tant d’années et retrouver ses textes d’hier pour se rendre compte que rien n’a évolué. À l’époque, voilà ce que j’avais tracé : Prospérité et liberté se gagnent à la pointe de l’épée et à la cadence des canons qu’on fait tonner. C’est une lutte sans relâche pour que les lâches lâchent du lest et lèchent la dèche. Le reste est affaire de faux-culs, de fausses caisses et de larbins farcis de palu. Je ne veux pas être de ceux qui bouclent sa gueule velue, poilus de haut en bas dont l’estomac gargouille de flatulences mal contenues. Je l’ouvre pour bâiller ma colère de fraternité et péter mon bruit de liberté. Faites comme moi, sinon vous finirez ventre ballonné. Certains penseront que c’est une fable, que j’ai pété un câble. Je leur dis que le loup est dans l’étable. Avant qu’il ne soit trop tard, je vous prie de fixer l’épine de vos rétines sur nos tares. Ici nos âmes se lassent à la défiance et les déviances ont ligoté nos consciences. Si on te demande ce que t’as fait de ton honnêteté, dis qu’elle s’est fait ramonée par les aînés. Que tu ne suis que le chemin qu’ils ont tracé. Qu’il faut bien que tu vives. Puis qu’ici c’est marches ou crèves ! Mens ou crèves ! Voles ou crèves ! Escroque, le bonheur à ta porte toque. Ainsi parlait ma mère. Ma terre-mère. Ma Guinée, ma ruinée-mère… Et on dira que j’ai trop duré dans la fange. Que me nettoyer rien n’arrange. Que trop de choses me dérangent. Pourtant, je sens l’appel du Gange. Avant que la nuit ne s’évanouisse, que la vue ne se rétrécisse, que la confiance davantage ne s’amincisse, je vous prie de raviver la flamme de notre espoir. Capter les lucioles de l’espérance, la désespérance a eu raison de notre appétence… Mais avant que mes tranchantes ne soient bénites par elle, je ferme ma gueule et je dégage. Et certainement de là où mes bagages sont momentanément posés, je rouvre ma gueule et j’emmerde !

Soulay Thiâ’nguel

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