LA PRÉTENTION MACRONIENNE À LA GUINÉENNE !

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LA PRÉTENTION MACRONIENNE À LA GUINÉENNE !

Il y a quelque chose de fascinant chez l’être humain : c’est sa capacité à se rêver à la place de son semblable, dès que celui-ci se trouve dans une situation positive. En traversant une rue et en voyant un mendiant lépreux tendre la sébile, personne n’est assez débile pour vouloir se mettre à sa place. L’envie que nous exprimons d’être l’autre ne devient pressante que parce que celui-ci est illuminé de bonheur et que nous voulons installer notre ego dans le confort qu’il a, sans se poser forcément la question du chemin qu’il a parcouru avant d’en arriver là, pour qu’on se mette soudain à l’envier ou à vouloir l’imiter. La seule chose qui compte, c’est cette place-là au sommet de la pyramide. A ce jeu-là, la Guinée est certainement loin d’être le pays où l’envie est le péché le moins capitalisé. Chacun peut, à n’importe quel moment, par exemple, se rêver un destin national. Juste parce qu’un quadragénaire est devenu Président en France. Mais aussi parce que la société est d’un laxisme dépassant toutes les limites. N’importe qui dans ce pays peut se lever un matin se déclarer président d’un parti politique et se porter candidat à la présidence de la République. Cela devient possible, parce que la société est passive, permissive  à toutes les prétentions démesurées. Oui, on parle bien de démesure. Parce que chaque chose devrait s’exprimer à la hauteur de la mesure qui lui est normalement intrinsèque. Il n’en est rien en Guinée.

Donc, comme dans d’autres circonstances, depuis qu’Emmanuel Macron a été élu Président de la République française, tous les trentenaires ou quadragénaires de la Guinée se rasent le matin en rêvant d’être le prochain locataire de Sékhoutouréya. C’est à ce niveau que réside toute la quintessence de la notion de démesure, de disproportion, d’outrance, voire d’outrage à l’intelligence. Puisque force est de constater que tous ceux qui se voient en Chef de l’Etat guinéen à trente ou quarante ans focalisent l’essentiel de l’analyse qui supporte leur prétention à la fin de la course de Macron, en oubliant totalement que l’homme a été en marche (loin d’un quelconque jeu de mot, même s’il sied) pendant une certaine période. Ils omettent que l’homme a un parcours, disposant d’une formation académique tout aussi enviable que son expérience professionnelle. Enarque, ancien banquier de la Rothschild, ancien conseiller d’un Président de la République et Ministre à Bercy, quand il fonde son mouvement, il est vigoureux de ce chemin qui l’a forgé et fondé ses convictions. Il ne s’est pas juste levé par un matin ennuyeux, parce qu’il s’est constitué une fortune à force de corruption et de malhonnêteté, pour se déclarer candidat à la présidence de la République. Et c’est parce que justement il transpire de ce curriculum vitae d’abord que ses compatriotes lui ont confié le pays. Mais de notre côté, qu’avons-nous dans notre Guinée de toutes les illusions permises et de toutes les ambitions admises ? Et si on regardait de près ceux qui s’imaginent un destin macronien par-ci, par-là…

En réalité, on a trois groupes : il y a ceux qui se cachent dans les jupons des ténors de la mouvance et de l’opposition, mais qui n’osent pas afficher clairement leurs ambitions de pousser vers le précipice les vieux de peur de se faire taper sur les doigts ou sur autre chose ; il y a ceux qui sont à la tête de petits partis politiques et qui fanfaronnent partout qu’un parti est égal à un parti ; enfin, il y a ceux qui sont en embuscade dans les organisations de la société civile, journalistes et artistes perchés dans les médias et la culture, qui se présentent comme les défenseurs du peuple, alors qu’en réalité ils mijotent un projet plus personnel dont les relents nous indiquent déjà clairement leur destination. Dans ces trois groupes, il y a une constante : le discours de renouvellement et de rajeunissement de la classe politique guinéenne. Chez chacun de ces présidents potentiels, c’est comme si être jeune était une compétence. D’ailleurs, la question qu’on pourrait naturellement se poser est de savoir jusqu’à quel âge certains se considèrent jeunes ici. Mieux encore, chacun, y compris ceux qu’ils considèrent comme des vieux, n’est-il pas jeune par rapport à quelqu’un qui est plus âgé ? Donc, à l’intérieur de ce groupe de jeunes comme celui des vieux, il y a des jeunes parmi des vieux et des vieux parmi les jeunes, non ? Ceci dépendant finalement de la personne que l’on a en face de soi.

Tout ceci me direz-vous est de la simple rhétorique. Je vous l’accorde. Puisque, pour moi et j’espère pour vous également, la véritable marque de la jeunesse est ailleurs. La jeunesse est synonyme de curiosité, d’inventivité, de créativité, d’audace, presque de témérité. La jeunesse vibre de perpétuelle remise en question pour refuser le confort de la docilité d’hier et insuffler sa fertilité à aujourd’hui. C’est une fécondité qui génère nouveauté qui, dès le lendemain, est de nouveau questionnée pour engendrer originalité. Elle est n’est pas stagnante, mais plutôt mouvante, changeante afin de garantir le progrès. Elle n’est pas la reprise des discours anciens auxquels on projette sa petite bouille souriante déridée. Elle n’est pas la reprise saccadée des préceptes passés comme une vieille litanie usée, une rengaine usitée. Le renouvellement et le rajeunissement qu’on revendique à cor et à cri, à tue-tête, ne sont pas uniquement dans les visages. Cela passe également par le discours et surtout dans les propositions que l’on fait face aux défis que doit relever notre pays. Si tout le monde s’accorde que le tissu social guinéen est aujourd’hui fortement fragilisé, aucun discours politique n’indique une voie à suivre, ni ne pose d’actes concrets dans la Cité pour éradiquer le mal. Si tout le monde s’accorde qu’il y a un véritable problème de formation dans le pays, personne n’a partagé une quelconque réflexion de ses structures pour venir à bout de ce mal… La liste est longue.

Ce qui est sûr, à l’intérieur de nos quartiers, il n’y a aucune inscription locale des jeunes prétendants au trône, pour proposer une véritable alternative d’opposition et par ricochet une voie (voix ?) crédible qui pousserait vers une alternance générationnelle. C’est finalement le boulevard simpliste de la dénonciation stérile qui est choisi, au détriment d’un processus (re)fondateur d’une nouvelle approche de gouvernance et de gestion de l’Etat. Du coup, une question se pose : cette façon de faire la politique par les vieux, instinctivement reprise, de façon mimétique par les jeunes, malgré leur désir de s’affranchir des vieux clichés, ne procède-t-il pas d’un complexe de formation ? Parce qu’à y regarder de plus près, ces trentenaires ou quadragénaires qui nourrissent l’ambition de gouverner notre pays ne s’entourent déjà que de personnes sur lesquelles ils ont un ascendant naturel. Soit du point de vue intellectuel, soit du point de vue financier ; exactement comme leurs aînés. Alors, dans ce cas, même si on revendique une rupture avec les méthodes anciennes, elles sont ressuscitées d’une autre manière et sont visibles au premier coup d’œil de l’esprit même le moins avisé. Aussi, une désagréable impression de déjà-vu se dégage-t-elle enfin de cette revendication rabâchée : les querelles infinies de leadership et d’affirmation entêtée des égos, la probabilité que ces jeunes ne dépassent jamais leurs individualités, chacun prêchant pour sa p’tite chapelle, empêchant de choisir, objectivement, en particulier celui qui aura démontré plus de qualités et de talents à incarner la rupture chantonnée çà et là.

En vérité, aujourd’hui, on voit clairement dans le jeu de certains compatriotes se définissant comme jeunes qui veulent être les prochains Macron de la Guinée. C’est une noble et légitime ambition, si tant qu’ils en ont la capacité et la volonté de servir le pays. Cela veut alors dire que ne peut pas être Macron qui le veut ; ne peut pas être Trudeau qui le rêve. Le rêve et le vœu ne suffisent pas. En plus d’un gentil coup de main du destin, de ce qu’on appelle poétiquement un bel alignement des planètes et un concours de circonstances favorables, l’ambition doit être accompagnée obligatoirement d’un background solide. Sinon c’est croire que les Guinéens continueront à être perméables à tout. Eternellement. Indéfiniment. Pourquoi pas on me rétorquera-ton, au vu des profils de ceux qui nous dirigent déjà et qui y prétendent. Entre l’exécutif et le législatif, entre la mouvance et l’opposition, on croise toutes les sortes d’individus à la formation approximative, à l’expérience bancale, au passé trouble et qui n’ont d’autre qualification qu’à savoir flouer notre présent et hypothéquer notre avenir. Oui, en Guinée, tout le monde peut prétendre à tout, sans s’embarrasser de la première et fondamentale question : est-ce que je dispose des compétences nécessaires pour réussir une telle mission ? Ne se posant pas la question, aucune peur ne tenaille le ventre, parce que le prétentieux sait que la société le laissera faire et qu’il aura toujours des opportunistes qui le pousseront et l’encourageront, d’autant plus qu’il la cagnotte nécessaire pour qu’on lui compose des éloges à l’infini. Il n’y aucune exigence de la part de la société pour l’interpeller et lui demander : Qui es-tu, toi, et en quoi tu serais le meilleur d’entre nous pour t’imaginer que nous pouvons te confier ne serait-ce qu’un petit pan du pouvoir dont nous sommes les dépositaires ?

Pour l’instant, on est tenté d’écrire qu’autant il y a, aux Etats-Unis, le rêve américain (qui permet à tout citoyen de partir de rien et d’accéder au sommet), autant il y a le cauchemar guinéen (qui admet à tout arriviste de partir de rien et de prolonger notre sommeil cauchemardesque). Toutefois, ce serait une erreur de croire que cela va continuer ainsi. C’est le lieu de rappeler aux jeunes des trois groupes dont nous parlions plus haut de se demander dans laquelle des deux catégories ils veulent être classés. Ceux qui font rêver ou ceux qui font cauchemarder ? En tous les cas, qu’ils sachent qu’il y a d’autres jeunes, à la formation et à l’expérience plutôt irréprochables, empreints d’humilité, de modestie, qui veillent au grain. Cette majorité silencieuse observe discrètement la minorité insidieuse. Ce n’est pas parce que la première a choisi le silence qu’elle est permissive à toutes les démangeaisons de la seconde. S’il y a des patriotes qui veulent véritablement faire la politique proprement, il ne suffit pas juste d’être jeunes. Il faut nécessairement allier à cette disposition naturelle, qui est loin d’être une compétence, un discours renouvelé, des approches innovantes et des actions qui s’inscrivent concrètement dans l’espace public en vue d’améliorer le quotidien de nos compatriotes. Sinon, ce ne sont que de paroles en l’air, avec leur arrière-goût de déjà entendu. Et il est certain que les Guinéens ne comptent pas manger de ce pain-là en 2020. A bon entendeur, salut !

Soulay Thiâ’nguel

 

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