CONAKRY, LA PERLE DE LA SALETÉ

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Soulay Thiâ'nguel

Il paraît qu’ils voulaient apporter la propreté. La capitale a été inondée de plus de saletés. Il paraît qu’ils voulaient tout balayer. La ville a été ceinturée de toutes les sortes d’impuretés. Il paraît qu’ils ont pris pelles et brouettes pour récurer. Facebook a été inondé d’improbables clichés. Il paraît qu’ils ont décrété des jours d’assainissement dans la cité. Les journalistes ont enregistré démagogie et fausses amabilités.

Pauvre Guinée. Lamentables autorités. Aucune gêne à vouloir nous berner. Elles ne savent que s’agiter. Dans les JT de notre RTG convulsant de débilités. On y a fourré tous les superlatifs démodés. On y a chanté tous les panégyriques mille et une fois ressassés, gorgés de courbettes et d’obséquiosité. Pour dire combien de fois la ville est nettoyée. Pour dire combien nous avons la chance d’avoir un Premier minus engagé. Pour dire combien notre professeur saurait nous enseigner. Alors que son seul sacerdoce c’est nous saigner. Jusqu’à la dernière goutte que nous sommes prêts à lui donner.

Conakry n’a jamais été autant sanglée d’immondices amoncelées. Conakry n’a jamais ricané d’autant d’excréments de tous côtés. Conakry n’a jamais autant dégagé d’odeurs qui font étrangler. Conakry n’a jamais été autant abusé. On nous fait croire que c’est à coups d’antiques pelles que nous serons désinfectés. Des ministres en complet trois poches et souliers, montre au poignet, pose devant les flashs excités, bavent devant des dictaphones déprimés. Pelles, brouettes et balais sont fanfaronnés. Qui a dit que Don Casse-Casse ne sait pas bosser ? Qui a dit que ses minus de ministres ne savent pas nous gauler. Oui ils nous la mettent bien profond avec avidité. Et Conakry pisse de ses caniveaux congestionnés, de détritus embouteillés. Ses artères d’évacuations défèquent sur la chaussée. On marche, on dort, on bouffe, on chie et on copule dans cette merde à laquelle on a fini par s’habituer. Elle est devenue notre compagne depuis tellement d’années qu’on a fini par s’y vautrer. Nos narines ont fini par l’épouser. Dans des épousailles aux relents d’éternité.

S’il fallait choisir aujourd’hui entre la saleté et la propreté, entre la salubrité et l’insalubrité, c’est en état d’ébriété, qu’on nous trouvera dans les bras des suffocantes odeurs de la malpropreté. Nous avons fini par l’aimer. Au point que ça ne nous gêne pas qu’on nous blague avec des pelles tenues par des ministres mal endimanchés. Pourquoi on nous croit si bête au point de tout ingérer ? Parce qu’ils savent qu’on est prêt à tout gober, à tout lécher, à tout avaler, sans rechigner. Ils savent que de nous ils peuvent se moquer, dandiner des fesses sans qu’ils se fassent culbuter par la première trique croisée. Ils savent qu’ils peuvent tout se permettre au départ comme à l’arrivée. Ils savent qu’on n’a pas les couilles bien accrochées. Ils savent, oh oui ils savent que nous sommes aussi perméables qu’un trou de serrure huilée. On peut nous rentrer dedans sans toquer. On peut nous défoncer… la porte sans frapper. Alors ils peuvent décréter qu’ils ne veulent voir aucune voiture circuler, parce qu’ils sont en train de faire mumuse avec nos caniveaux rassasiés. Ils savent qu’ils peuvent appeler des journalistes à 3h du mat’ pour se faire faucher. Ils savent que leur insolence passera aussi fluide qu’une bouchée de tô tiède dans la bouche du jeûneur au crépuscule qu’il a tant espéré. Ils le savent aussi sûrement que nous savons qu’ils ne peuvent pas ne pas savoir qu’on se laissera entuber. Ils le savent parfaitement.

Ainsi donc c’est comme cela que notre Conakry sera astiquée. À coups de balais excités. De pelles exhibées. De ministres allumés dans un ridicule défilé. Ils se pavanent pour s’amuser, pour que nous les regardions plaisanter. Rigoler de leurs dents remplacées. De leur bégaiement déplacé. Comme si nous n’avions pas d’autres chats à fouetter, comme si nous n’avions pas d’autres chattes à chatouiller. Voilà pourquoi Abdoulaye Bah est mort de sa tragique mort lors de cette nuit affligée. Pauvre gamin qui doit regarder toute cette mamaya rafistolée et regretter que son pays soit si égaré.

Le Premier Minus, débarrassez-nous de votre pelle qui risque de porter plainte à force d’être torturée. Vos mains manucurées sont beaucoup trop lisses pour son manche cabossé. Votre montre en or des Champs Elysées lui éblouit trop les yeux écarquillés. Vos dents Colgate blancheur se moquent un peu trop de sa gueule noircie par un forgeron aux fesses usées. Je vous prie de débarrasser la chaussée. Les taxis, taxi-motos et autres magbanas ont besoin de chercher de quoi nourrir la maisonnée. La flicaille a besoin d’arnaquer pour la popote quelques billets. Alors, du balai ! Du balai ! Dites à votre patron qu’il faut trouver une meilleure façon de nous railler. Un peu plus de subtilité. Parce que là sa galerie a les fesses à l’air. Et s’il laisse cela continuer, les popotins seront lacérés. Rengainez vos outils de mémés de quartiers. Rentrez dans vos bureaux climatisés. Cogitez. Enfin si vous le pouvez. Cogitez et pondez-nous une bonne politique d’assainissement que nos concitoyens peuvent attendre de responsables autorités. Faites ça pour nous si vous le pouvez. Sinon, s’il vous plait, libérez nos rues mal lavées. Nous sommes suffisamment encombrés de pourritures pour nous asphyxier, de pourrissements pour nous étouffer. On n’en a pas besoin d’autres, surtout pas ceux goinfrés de nos deniers, surtout pas ceux qui vomissent sur nous leur mépris à châtier. Mais si vous continuez à nous faire chier, de votre démagogie à deux balles chipées, puisque pour de vrai ils ont dû fermer ma gueule et dégager, de là où momentanément mes bagages sont posés, je rouvre ma gueule et je vous emmerde !

Soulay Thiâ’nguel 

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